Extraits des carnets de souvenirs d’Alexandrine Smirnoff ne de Rosset i 1826 1845, Смирнова-Россет Александра Осиповна, Год: 1845

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Extraits des carnets de souvenirs d’Alexandrine Smirnoff ne de Rosset i 1826 1845.

J’ai trouv Khomiakoff chez les Pouschkine, il revient de Moscou. Grillon toujours taquin l’а menac de me dire ‘des vers terribles’, qu’il а fait pour moi, j’ai rpondu Pouschkine que j’ai vu des vers tr&egrave,s flatteurs, le Grillon а ripost: ‘il у en а d’autres o il vous appelle inostranka’ (trang&egrave,re), et d’un ton lamentable il а rcit 8 lignes, enfin Khomiakoff in self defence, а consenti me les donner et а fini par me demander si cela m’а offens? Cet insupportable Grillon chantonait: ‘Ils sont trop verts, tu as du dpit, oh, mon ami!’ J’ai assur Khomiakoff que cela ne m’offense pas du tout: ‘Le nom n’est pas russe, mais le coeur est russe’. Khomiakoff s’est cri: ‘Dites petit-russien’. Alors moi j’ai ripost: ‘Je ne m’en cche pas, ce n’est pas un crime de l&egrave,se-Russie d’aimer la P-te Russie, Kiw est la Russie comme Moscou!’ Pouschkine а fini par lui dire: ‘Tu sais que tu n’auras jamais le dernier mot avec Dva Rosa, tu oublies qu’elle est le terreur des courtisans, ce que tu as de mieux faire c’est d’offrir tes deux posies avec humilit!’ Khomiakoff s’est excut avec bonne grce, j’ai accept avec rconnaisance et pour punir Iskra de ses taquineries je l’ai oblig nous lire tout ce qu’il avait crit le matin {Vierge des roses, titre du 1-er po&egrave,me, Etrang&egrave,re le second po&egrave,me.}.

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Pouschkine est venu me voir pour me lire des vers, il а trouv Chambeau {Chambeau tait le secrtaire de l’impratrice, il l’avait accompagne en Russie avant son mariage, c’tait un excellent homme, qu’on estimait beaucoup. J’ai ce billet, o l’impratrice crit: ‘Vous m’avez renvoy le 2-d volume et il est prsumer qu’il y a eu 1-er?’ On lisait beaucoup Walter Scott . cette poque et l’impratrice donnait des livres ses jeunes demoiselles d’honneur, il parait ici qu’elle les lisait apr&egrave,s mme. Ma m&egrave,re tait distraite.} qui m’avait apport un mot de l’impratrice, je devais lui renvoyer Woodstock ‘et j’ai eu une distraction, enfin Chambeau а retrouv le1-er volume. Quand il est parti Pouschkine m’а demand: ‘Pourquoi parle-t-il en franais du XVII s.?’ J’ai rpondu: ‘C’est un huguenot, il y a mme un village o les exils de l’dit de Nantes ont demeur, la porte de Berlin, Bchholz le Franais, Chambeau m’а dit qu’il y a encore des Moli&egrave,re, il y a le ministre Ancillon, les Larochelambert, etc.’ Parlant de l’dit de Nantes Pouchkine me disait: ‘Cette dispersion de gens de grand caract&egrave,re, rigides, tr&egrave,s convaincus, d’hommes de talent, а affaibli la France comme une saigne et dj les premiers hugunots ont port des industries nouvelles en Angleterre, ils ont t fort utiles aussi la Suisse et la Hollande et en Prusse surtout, ils taient plus civiliss que la masse en Prusse, la France а subi une perte alors’. Chaque fois que je cause avec Pouschkine, je suis charme, il а rflchi tout, а pens mille sujets dont on ne parle ici, il а quelque chose de si universel et il а des ides originales sur l’histoire. Je lui ai demand ce qu’il а fait, ne l’ayant pas v.de quelques jours, il а tir de sa poche des dessins, il а fait la caverne du Spleen {Dans le Po&egrave,me de Pope il y a la Caverne du Spleen.}, dans laquelle il а plac Boulgarine, Gretch, Senkowsky, Katchenowsky et tous les pdants et Caton aussi, et il m’а annonc qu’il allait crire la Dunciade russe.. М. lui а prt une dition de Pope, dont il est enchant, il m’а mme dit que Pope est le maitre de Byron, et que Childe Harold, comme il l’appelle, admirait beaucoup Pope et у pensait en crivant le Don-Juan, il m’а cit des passages mme. Il а aussi dit qu’il ferait un jour une boucle de cheveux enlevs russe, ce serait une barbe inleve, il en а fait un dessin aussi, au lieu des theires et des pots ale en gaiet il а mis des samovar et des kowchy {Des louches et des culles, dont le peuple se sert pour l’eau et le kwass, elles sont mouches et tr&egrave,s-anciennes.}, dont les profils sont des caricatures tr&egrave,s-ressemblantes de ses ennemis intimes et particuliers, а prsent il lit la prose de Pope et de Byron en mme temps.

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Hier Pouschkine a rev М-r Smirnoff chez les Karamzine, il arrive de Londres cette fois, c’est un diplomate, les Nesselrode l’aiment beaucoup et М-me Karamzine aussi, il taquine Sophie autant que Pouschkine et lui а rapport une cargaison de romans anglais. М-r Smirnoff devait tre le garon de noce de Pouschkine, mais il а d repartir pour Londres alors. Il a dit Iskra que Nathalie ressemble une Madone de Prugin’.
Pouschkine а djeun chez М-r Smirnoff, а v ses tableaux, ses objets d’art et ses livres, ils ont beaucoup parl de Byron, d’Italie, o М-r S. а t six ans, et de l’Angleterre. Il a conseill Pouschkine de faire le grand tour en Europe et en Orient! Iskra m’а dit: ‘Le grand tour, cela me fait venir l’eau la bouche. Je fais des projets insenss! Smirnoff me plait beaucoup, il est si europen et il est rest si russe. Sa m&egrave,re tait la derni&egrave,re Bouchvostoff, descendante du Lonte de Pierre le Grand, mes parents l’ont connue, elle est morte bien jeune. Le fils а un type d’anglais blond ou de sudois, et il monte cheval comme un anglais. Il tait fort li avec ce pauvre Saint-Priest. Il parle parfaitement le russe quoiqu’lev par des migrs et quand son p&egrave,re est mort son oncle l’а envoy voyager avec ses mentors migrs seize ans. Il est entr 18 dans la diplomatie comme moi et а vcu, l’heureux mortel, en Italie tr&egrave,s longtemps. Je crois qu’il vous plaira, notre boyar italien, notre mylord russe’. J’ai rpondu: ‘Pourquoi boyar, mylord, italien et russe tout emsemble?’ — ‘Parcequ’il parle l’italien en perfection, qu’il а un type anglais, et qu’il est bon russe car il adore Pierre le Grand comme moi et il aurait fait un bon boyar civilis la douma comme votre tr&egrave,s-humble serviteur’ {C’est ainsi que Pouschkine d’avance а prsent mon p&egrave,re ma m&egrave,re. Elle fit sa connaissance chez les Karamzine, car jusque l pendant ses courts sjours en Russie, mon p&egrave,re allait passer ses congs dans ses terres o il chassait, tant chasseur de loups avec passion, ou chez son oncle, o demeurait son unique soeur, devenue bossue la suite d’une chute, elle а demeur chez mes parents apr&egrave,s leur mariage. Pouechkine l’aimait beaucoup et elle s’tait prise d’enthousiasme pour ma m&egrave,re, pour Pouschkine et Joukowsky. Elle mourt presque deux ans avant le po&egrave,te, qui montra beaucoup d’amiti mon p&egrave,re alors. Elle aussi avait t eleve par deux dames emigres et elle parlait le russe moins bien que ma m&egrave,re, quoiqu’leve Moscou.
Pouschkine avait une originalit, il n’y a pas de doute quelle ne lui ait nui avec ceux qui jugent superficiellement et ceux qui sont, soit naturellement malveillants, ou qui sont d’une svrit exceptionellc pour toute individualit suprieure et nullement par dsir de la voir parfaite, mais par un sentiment d’envie mesquine, sentant la supriorit de ceux qu’ils jugent sans discernement.,I1 faut se dire que la charit, la bont, la piti, la simple bienveillance mme sont infiniment plus perspicaces, car l’envie, la haine, (comme la jalousie du reste), toutes les mauvaises passions sont inintelligentes infiniment plus qu’on ne croit. Cette originalit consistait paratre indiffrent souvent, plaisanter mme quand il sentait vivemeot, dire des mots satiriques, les lanant la vole sans gard pour les hypocrisies mondaines et mme cause d’elles. Eu mme temps il savait tre ce que ma m&egrave,re lui а dit prsqu’ au dbut de leur amiti: ‘Vous tes tout simplment tr&egrave,s Вотъ. (Voir Eug&egrave,ne Oneguine). Ainsi, lorsque ma tante Sophie Smirnoff arriva Petersbourg avec toute la maison: une enfant adopte par sa m&egrave,re et qu’elle achevait d’elever, petite orpheline d’un des paysans d’une terre, p&egrave,re et m&egrave,re ayant pri dans un incendie, une dame franaise qui l’avait leve et tr&egrave,s ge, М-elle de Cazier, qui mourut un an avant ma tante, une pauvre parente recueillie par elle, une autre pauvre demoiselle russe charge de soigner М-elle de Cazier, des femmes de service et trois vieux domestiques, tout ce monde logea au rez-de-chausse, ma tante ne pouvant pas monter l’escalier et mes parents logeant au premier. Elle avait de l’esprit, de la lecture, une bont parfaite, mais souffrant de maux de tte comme bien des bossus et la poitrine dlicate car troite. Au contraire de tous les bossus elle avait des pieds et des mains d’une beaut extraordinaire, les pieds si petits qu’elle marchait difficilement. Ses traits rguliers, un peu forts pour sa taille, le regard des yeux bleus tr&egrave,s fins, (elle tait myope), de beaux cheveux blonds, un teint tr&egrave,s pur, mais la tte tait disproportionne au corps, car la chte qu’elle fit l’avait enti&egrave,rement estropie.
Pouschkine demanda lui tre prsent, elle en avait entendu parler par mon p&egrave,re bien avant, mais se sentait intimide, quand ma m&egrave,re le lui amena avec Joukowsky. En entrant chez elle Pouschkine prvenu de sa timidit, s’cria, ‘Sophia Mihailovna, j’esp&egrave,re que vous serez la vraie soeur de Smirnoff, c. . d. que vous aurez de l’amiti pour moi aussi’. Ceci l’a mit de suite l’aise et Joukowsky lui disait: ‘Partagez un peu cette amiti en deux, j’en veux aussi ma part’.
Souvent ils entraient chez elle avant de monter chez ma m&egrave,re, car elle ne voult jamais se montrer des visites, mes oncles, qui l’aimaient beaucoup, surtout Josephe qui l’amusait, et pour lequel elle et beaucoup d’amitie surtout, venaient la voir souvent. C’est Ptersbourg qu’elle commena lire les crivains russes nouveaux jusque l, au grand tonnement de ma m&egrave,re, elle n’avait l que Derjawine en fait de po&egrave,tes russes et l’histoire de Karamzine. Elle lt Von-Wisin, Gribojdoff, Joukowsky, Pouschkine, Kryloff, Batuschkoff et enfin les nouvelles du hutor et Tarass Boulba. J’ai des cahiers de ma grand’ m&egrave,re Smirnoff, un carnet de ma tante Sophie, des cahiers de ma grand tante la princesse Anne Tjyzianoff, tr&egrave,s belle personne, tr&egrave,s doue, lettre mme et qui peignait la miniature en perfection, tait musicienne comme sa cadette Elisabethe, l&egrave,ves toutes deux de Field, qui demeura Moscou, et dans ces cahiers il y a des copies de posies anglaises et italiennes et pas une seule russe. On voit qu’elles savaient fond l’italien, l’anglais, le franais, et que la Russie littraire pour cette gnration tait encore lettre morte. Karamzine fut le seul pour la prose, et Derjawine pour la posie, les seuls qu’on lt et l’historien а cre la nouvelle russe (imite des contes moraux de Marmontel), le genre tait faux, mais l’ssai eut son utilit, surtout Marfa Boretzkaja, mme Natascha la fille du Bayard, car il prouvait qu’on peut intresser les femmes des sujets russes et les femmes font les moeurs du grand monde.
Joukowsky fit des nouvelles (un peu sensibles et peut-tre non moins pseudorusses) et ses Douze Vi&egrave,rges endormies en vers dans le mme but. Il y a une note ce sujet dans un carnet de ma m&egrave,re, il s’agit de Rousslan et Ludmilla: ‘Sophie а enfin l R. et L., elle en est enchante et Pouchkine aussi, car c’est le prologue qui l’а rvie surtout et elle le lui а dit. Je l’ai oblige lui parler de son po&egrave,me et de ses skassky, des nouvelles de Belkine, et aussi Joukowsky de Swetlana, Tzar Brende et ses traductions, elle avait l, le prisonnier de Chillon de Byron et а compar ligne par ligne les deux oevres, elle avait l aussi l’Ange et la Pri de Moore. Elle disait aux deux amis qu’il y a pour elle une nouvelle joie dans la vie, et elle а trouv Kryloff charmant, autrefois elle n’avait lu que les Fables de Lafon taine. Ils taient curieux de savoir ce qu’elle pense de Von-Wisin et de Griboydo, elle а rpondu: ‘Je n’ai plus v des Prostakoff Moscou, mais je connais les personnages de Gor ott ouma et mme si ce n’tait peu charitable je vous les nommerais’Ces dtails m’ont pars typiques, elle fut leve Moscou, en t elle allait la campagne. Sous ce rapport (depuis Catherine), Petersbourg fut pourtant plus occup des lettrs russes quoique C. Aksakoff ait dit de la nouvelle capitale: ‘Fille illgitime de la Russie et l’occident’. (Lettre de C. А.). А la mort de ma tante Pouschkine vint aussitt chez mon p&egrave,re, l’entoura de sympathie, veilla avec lui pr&egrave,s du cerceuil et mme lui offrit de l’accompagner Moscou o l’on transporta le corps au couvent de Doncko, lieu de spulture de la famille. Mais m-me P. attendait ses couches et mon p&egrave,re refusa, car cette date il fallait plus d’une semaine parfois, v les routes du temps, pour faire ce voyage. J’ai tenu donner ces dtails parce que l’on s’est figur que Pouschkine manquait de coeur d&egrave,s qu’il plaisantait, qu’il у avait en lui quelque chose de sceptique lorsqu’il lanait des boulades sur l’amour, l’amiti, ou des sarcasmes sur des questions de sentiment. Gogol aussi а pass pour tre un goste et un sans coeur, n’tudiant l’humanit que pour у chercher des types. Cette accusation а du reste t faite sur beaucoup d’homme de gnie et de talent, simplement parceque leur oevre les passionne, qu’elle est leur mission et qu’ils ne sont pas souvent expansifs, la sentimentalit passe sans cesse pour du sentiment ici-bas. Ceci m’а engage de donner ces dtails dont aucun biographe de Pouschkine et Joukowsky ne st rien. Gogol а parfaitement dfini la chose en crivant au p&egrave,re des Aksakoff: ‘Vous ne connaissez de moi que l’crivain, de l’homme vous ne savez pas grand chose’. (Lettre de 1847).}.
Le Marchal est arriv, il loge au Palais, tr&egrave,s ft, le soir il а racont des dtails intressants l’impratrice, mais il n’est pas loquent. J’ai t assise cot du Marchal souper, il m’а dit des choses fort obligeantes sur mes fr&egrave,res, Arcde surtout, qui а reu un sabre d’honneur. Pouschkine m’avait prie de dire au Marchal qu’il serait tr&egrave,s content de le voir et qu’il lui demandait une entrevue. Le Marchal а souri et m’а demand: ‘Il m’а donc pardonn mes mfaits?’ — ‘Quels mfaits?’ — ‘Quand il tait avec l’arme Erzroum, il risquait sa vie inutilement, а rpondu le Marchal, et je l’ai pri de s’en aller, il а t furieux contre moi, si,on l’avait tu, on m’aurait fait des reproches sans doute’. Il а ajout en riant: ‘Je crois que j’ai eu raison et lui tort, dites lui que nous avons chacun notre mtier, je gagne des batailles et lui les cl&egrave,bre en vers superbes, j’esp&egrave,re qu’il m’en donnera un exemplaire?’ Il m’а demand ensuite, si je connaissais Griboydoif et m’en а parl longtemps, c’est un cousin de la marchale, il m’а dit que la pauvre jeune veuve ne se console pas. J’ai parl russe au Marchal, qui m’а demand comment il se fait que je parle si bien le russe, il а ajout: ‘Les belles dames n’ont pas cette hbitude’ {J’ai retrouv la suite de cette conversation une autre note. Pouschkine m’а dit: ‘Comme vous traduisez vite en franais d&egrave,s que nous parlons en russe, c’est tonnant. C’est un exercice tr&egrave,s utile mme, cela enseigne donner les termes equivalents en deux langues et mme cela vous enseignera crire le russe plus facilement puisque vous dites que vous n’en avez pas l’habitude, comme toutes nos femmes du monde, quoique vous Je parlez si bien. Quand vous n’aurez rien faire un jour retraduisez toutes vos notes en russe comme exercice de style’. J’ai ‘rpondu qu’on causait surtout en franais chez les Karamzine, mais que les discours sont panachs, mlange de franais et de nowgorodien, seulement ce sont des phrases enti&egrave,res en russe et pas seulement un mot ou deux en russe dans la phrase franaise, en franais dans la phrase russe. Je continue faire mes notes en franais, les abrviations sont plus faciles, j’en ai pris l’habitude et les mots sont moins longs, nos mots russes sont parfois si interminables, ont tant de syllabes et je suis parsseuse’. Cet aveu l’а fait rire. J’ai demand si la quantit de syllabes cause des dclinaisons n’tait pas une difficult pour la posie russe. Il а souri: ‘Oui, cela constitue une difficult d’un certain genre, mais elle existe en latin, en grec, en allemand. L’italien est la langue la plus facile aux po&egrave,tes, et d’Oubril m’а dit que l’espagnol а la mme qualit. En anglais les mots d’une syllabes abondent, ceci est aussi un avantage pour les po&egrave,tes, mais mon avis la langue la plus difficile pour les po&egrave,tes est le franais, pas la langue d’Oc, la langue d’Oil, le franais depuis le XVII-e si&egrave,cle’. Je lui ai dit: ‘vous avez fait des vers franais’. Il а clat de dire: ‘vous appelez cela des vers, vous tes bien bonne, j’ai aussi crit une comdie en franais avant d’aller au Lyce’.}. Je me suis amuse souper, le Marchal est original, il ne cause pas, mais il n’est pas comme tout le monde.
Pouschkine sera tr&egrave,s content, parcequ’il brlait du dsir de le voir et lui portra ses vers, il lui doit cela pour scller la paix, Paskwitch {Paskwitch qui tait alors le seul marchal russe, l’autre tait le duc de Wellington, auquel Alexandre I donna ce titre honorifique. Plus tard, apr&egrave,s la guerre de Hongrie l’Empereur Nicolas nomma le Conte Radetzky mdes armes russes. Ce sont les seuls trangers au XIX s. ayant eu ce titre sans servir en Russie. Les contes Wittgenstein et Diebitch taient morts cette dte dj.} m’а dit aussi: ‘Nous avons eu beaucoup de po&egrave,tes soldats en Russie, Griboydoff qui avait une bravoure extraordinaire, Batuchkoff, Denis Davydow le partisan, Ryleff, Bestoujew, Odowsky qui ont s же battre tout en crivant des po&egrave,mes, si j’ai renvoy Pouschkine Tifiis c’est que j’ai trouv inutile de le faire tuer pour rien, il tait l en amateur’. J’ai racont alors au Marchal ce que Nathalie avait dit et il m’а prie de lui redire, qu’il accepterait les remerciments qu’elle destinait Ravskoy, qu’il en prendrait sa part volontiers et de grand coeur.
Ce soir on а parl du trait de la Sainte alliance et S. М. а racont des dtails fort intressants. En 1814 Stein avait dj parl en ce sens l’Empereur et Capo d’Istria, c’tait tout fait dans leurs ides. En 1815 М-me de Krdner tait Paris et on а repris le sujet, l’Empereur disait que la partie rligieuse, l’exorde, est crite dans le brouillon (qui est aux archives secr&egrave,tes du Palajs d’hiver), par М-me de Krdner, le reste, la partie politique, par l’Empereur et Capo d’Istria, qui fesait des notes en marges sur la partie crite par l’Empereur, et S. М. en а mis sur celle du comte, du reste le brouillion et le texte sign sont presque identiques. L’Empereur а ajout: ‘ cette poque tout le monde tait htriste, Berlin et Ptersburg, Londres et Vienne on ne l’tait pas dans le monde diplomtique, ni Talleyrand non plus!’
Pouschkine а rencontr Julie {М-elle Julie Batuschkoff, soeur du po&egrave,te, tait une des demoiselles d’honneur aussi et fort lie avec ma m&egrave,re. Elle pousa ensuite m-r Nicolas Zinovieff, qui tait militaire, il y a une lettre d’elle ma m&egrave,re en 1837, sur la mort de Pouschkine et que je citerai plus loin. Le gnral N. Z. fut charg de l’ducation de feu l’Hritier, le Grand Duc Nicolas (mort Nice), et du Grand Duc Alexandre devenu l’Empereur Alexandre III. C’tait, comme sa femme, la droiture en personne. Toute cette famille Zinovieff же distinguait par cette qualit, par leur simplicit en toutes choses. Mari trois fois le p&egrave,re de N. Z. avait eu 22 enfants, tous tr&egrave,s lis, unis, vivant d’une vie toute patriarchale, vie de famille, et d’affection, nullement mondain s chose assez rare dans le grand monde partout.} chez moi, et quand elle est partie il m’а parl de son fr&egrave,re, de sa posie et m’а dit que les vers de Batuschkoff sont une musique, parfois aussi musicale que celle de Joukowsky. Il m’а rcit une posie dont la fin l’enchante:
Онъ плъ, у ногъ шумла Рона,
Въ ней мсяцъ трепеталъ,
И на златыхъ верхахъ Ліона
Лучъ солнца догоралъ…
Je lui ai dit que ces vers m’ont aussi paru merveilleux par leur mlodie et je les avais appris par coeur dj l’institut pour un des examens, l’anne avant la sortie et que Pletneff nous laissait choisir les vers qui nous plaisaient. Il m’а demande: ‘alors c’est vous qui avez choisi pour le grand examen фонтанъ любви, фонтанъ живой‘?.. J’ai rpondu: ‘oui, c’est moi-mme. Le vers me plait quand il chante… et les vtres ont aussi d’autres qualits. J’esp&egrave,re que cela vous flatte?’ Il s’est mis rire. Il а trouv Julie tr&egrave,s originale et il est tr&egrave,s perspicace car il m’а dit: ‘Elle а de l’esprit et doit avoir une grande droiture dans le caract&egrave,re’. J’ai rpondu: ‘Droiture parfaite et c’est pourquoi je l’aime, on peut compter sur elle’.
Comme Pouschkine admire ce qu’il appelle des vers coulants, je lui ai dit que j’ai l dans un livre de littrature anglaise une expression qui m’а parue originale а liquid verse et que c’est assez juste puisque l’eau coule et le vers aussi. J’ai ajout: ‘Это поэтическія слезы, les pleurs potiques de votre Fontaine d’Amour’. Marianne Skoughel m’avait prt ce livre et j’en ai copi des vers l’intention de P.
Sighed the snow-drops: who shall miss us
When the happy air shall thrill
At thy presence, pale narciss us,
At thy gleam, o! daffodil 1).
1) Le snow drop est un perce-neige qui n’existe ni Moscou, ni Petersbourg. Il commence chez nous vers l’ouest et le sud ouest. Les daffodils sont les coucous de France qui paraissent quand le coucou commence chanter dans les bois. La primev&egrave,re anglaise est aussi inconue au Nord, mais les cow-slips anglosaxons poussent partout chez nous en revanche. Notre peuple appelle l’orchis maculata pleurs de coucou, fleur qui joue un rle dans une des plus vielles crmonies rustiques de la noce verte (celle du printemps! comme la viola tricolor, Ivan у Maria, joue son rle dans la veille de S-t Jean outre la fleur feu, la foug&egrave,re magique, qui existe dans tous les pays d’occident, ceux qui ont conserv la tradition de cette fte, celle par excellence, et allument les feux de la S-t Jean.
Iskra а de suite inscrit les vers, ils sont d’un vieux po&egrave,te anglais dont j’ai oubli le nom, un des po&egrave,tes de second ordre, en tout cas. Pouschkine m’а dit alors: ‘ce que les anglais appellent poetas minores, mais qui ont parfois des heures tr&egrave,s inspires. Remarquez combien les anglais aiment la nature et les fleurs. Shakespeare en parle si souvent et tous leurs po&egrave,tes. Ils ont dcouverts les fleurs et la nature la plus simple ‘et l’ont aime, bien avant les franais, qui ont d attendre la pervenche de J. J. Rousseau pour admirer ces fleurs des champs {Je poss&egrave,de une eauforte de J. J. tenant la pervenche et au verso est crit: ‘Donne par l’impratrice quand on а parl de la pervenche d Rousseau Pterhof. Les enfants ont trouv du Lndler-Grass (une gramine) et l’impratrice en а t enchante. Cette herbe lui rappelle son enfance, en fait de fleurs des champs le bluet est sa fleur prfre. Quant aux roses c’est sa passion. Au Cottage il у en а de si belles. J’aime aussi les Cottage, le jardin, cet endroit а quelque chose de heimlich, qui m’а toujours charme et L. L. М. М. s’у sentent si heimlich, comme aussi au Palais Anitchkoff, plein, pour eux, des bons souvenirs de jeunesse d’avant leur av&egrave,nement’.}.

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L’autre soir j’avais demand Pouschkine de me prter les posies d’Andr Chnier {L’admiration de Pouschkine pour Chnier est d’autant plus remarquer que, mme en France avant 1819, son nom tait vou l’oubli au point que Joseph Chnier, son ain, passait encore en 1815 pour un po&egrave,te distingu et Roucher aussi, il semblait que ce po&egrave,te assez pi&egrave,tre qui prit le 7 thermidor comme А. Chnier, lui fut suprieur. Il est vrai que les posies d’Andrs,Chnier n’taient pas publies, except quelques petits po&egrave,mes parus dans le Mercure de France avant la rvolution. Ce n’est vrai dire, que lorsque parut la premi&egrave,re dition des oeuvres de Chnier en 1819 qu’un autre po&egrave,te А. de Vigny, les mit en honneur en 1820 par son admiration. Et cependant bien jeune, lors de son sjours Odessa, Pouschkine avait dj l ce volume, s’enthousiasma pour Chnier, fit sa belle de (lgie plutt) sur sa mort et avait compris ce que Chnier avait voulu faire et accompli en partie — la renovation du langage potique et meme qu’il fut le premier po&egrave,te lyrique selon l’idal du lyrisme grec. Cette perspicacit critique de Pouschkine n’а pas t assez apprcis encore, car en effet depuis Ronsard et la Pleade, le lyrisme n’avait plus paru dans la posie franaise, qui tait toute d’loquence jusqu’au XIX-me s. et ne devient lyrique qu’avec А. de Vigny, Lamartine, А. de Musset, Victor Hugo, la posie de l’imagination, du sentiment surtout, car ni Chnedoll ni Gilbert, ni Malfiltre, ni Alexandre Sumet ne sont encore de vritables po&egrave,tes lyriques quoiqu’ils en firent l’essai parfois assez russi. Meme les po&egrave,mes de Pouschkine, consacrs Chnier antidatent de bien des annes celui d’А. de Musset. 11 у а eu donc priorit chez le po&egrave,te russe.}. Il me les а apportes, m’а marques celles qu’il trouve les plus grecques et les plus originales. Je ne connaissais de lui que les vers adresses la Jeune Captive (М-elle de Coigny). Enfin il m’а demande pourquoi je lui avais demand l’autre soir quelles analogies il y a entre W. Scott et А. Dumas et il disait: ‘Dumas est auteur dramatique, nullement po&egrave,te et ce n’est pas un romancier {Je prie les lecteurs de s&egrave, rappeler que cette conversation antidate de beaucoup d’volution d’А. Dumas-p&egrave,re vers le roman, sans quoi l’opinion de Pouschkine pourrait surprendre en France.}. En reste je trouve qu’il а bien fait de servir de la prose pour un drame soit disant historique, o il y a des dtails pris’aux mmoires apocryphes et des lgendes sur les Valois surtout’. J’ai rpondu: ‘parce que j’entends dire que Dumas et Scott, Victor Hugo et Shakespeare sont des romantiques et se ressemblent. J’ai mme discut sur cela et on m’а dit que l’on а mis sur la sc&egrave,ne la Donna del Lago et la Dame Blanche, que chaque roman de Scott peut devenir drame ou opra, Glinka а dit devant moi que Ivanho serait bon sujet d’op&egrave,ra. J’ai lu deux drames de Dumas, il m’а paru tr&egrave,s diffrent de W. Scott. De plus Ccile Acourt {Miss Acourt tait la fille de l’ambassadeur Lord Heytesbury.} m’а dit que Scott а trouv ses romans dans l’histoire des Maisons Jacobites, qu’il s’est servi d’elles, de lgendes et dans les revenants sont tr&egrave,s rpandus dans les chteaux d’Ecosse et mme partout en Grande Bretagne, et ils tiennent des chroniques de famille. Elle disait que l’histoire de la Pairie et de Gentry anglaise est remplie de faits romanesques, et de vissicitudes. ‘Mais je me demande si Dumas а vraiment trouv tant d’aventures extravagantes dans l’histoire de France, d’ailleurs il n’y a rien d’extravagant dans W. Scott. Trouvez vous des analogies entre eux et entre V. Hugo et Shakespeare?’
‘Aucune, m’а dit Pouschkine, et une autre fois dites le hardiment si on discute votre opinion. On а pris l’habitude de fourrer tous les romantiques dans le mme panier. (Sic). Et en France Shakespeare, qui n’а rien de si romantique, rien du genre romantique franais, passe pour le romantique par excellence. Et Scott n’а rien de romantique tel que les Franais l’entendent. Corneille est le seul franais qui puisse tre compar а Shakespeare, mais dans le Cid seulement, qui est du reste plus espagnol. Scott ne s’amuse pas entasser des aventures extravagantes, telles qu’on les voit dans les 5 actes de Dumas, qui est un dramaturgue tr&egrave,s scnique, tr&egrave,s habile produire des effets de thtre et les spectateurs n’у regardent pas de si pr&egrave,s, ils acceptent des invraisemblances, des situations compliques, que Dumas dbrouille avec beaucoup d’art pour les rendre vraisemblables, mme il se plat ces imbroglios dont le pivot et le centre est une intrigue amoureuse, le plus souvent: au thtre le gros public demande tre tenu en haleine jusqu’au bout, du moins le succ&egrave,s de Dumas le prouve, sans critiquer trop l’oeuvre en elle mme. Scott n’invente rien, c’est un observateur qui dcrit, il а tudi l’&egrave,re Jacobite surtout, la haine des Ecossais pour Guillaume d’Orange pour les rois Hanovriens, ce qui est historique et mme dans les dtails, quand le Laird de Balmawhipple boit la sant du petit Gentleman, en velours brun savez vous ce que c’est?’ ‘Oui, Cecile, me l’а expliqu, c’est la taupe, car on disait que Guillaume III est mort de sa chute de cheval et que le cheval avait bronch sur une taupini&egrave,re. Elle m’а aussi expliqu le sens du toast, quand en levant le verre de vin chaque’ convive le passait au dessus d’un verre d’eau, cela voulait dire: ‘au roi de l’autre ct de l’eau, au roi James en France’. ‘C’est un dtail historique aussi. Il n’y a pas de coureurs de ruelles chez Scott, il y a des Jacobites, le parti royaliste des ans. D’ailleurs Dumas me parait incapable de mettre en sc&egrave,ne un old Mortality, un Dominie Sampson, un Edie Ochiltru, un Calebb Balderston, il y a tant de caract&egrave,res dans ses romans, tant de types, ainsi Major Dalgetty l’officier de fortune du temps, type tr&egrave,s original, mais nullement un bretteur la Dumas, ni un coureur d’aventures pour le plaisir, de se mler des complots compliqus d’aventures amoureuses’.— ‘Ce genre mousquetaire panache et Gascon rend les hros du drame de Dumas un peu monotones, mme ils n’ont pas d’ides politiques en conspirant, c’est pour le plaisir de courir les aventures qu’ils conspirent, paient des espions ou sont espions eux mme. On abuse un peu du romanesque en parlant du XV et XVI-me s. et mme du XVlI-e, quand ces beaux messieurs ont conspir contre Richelieu et Mazarin, la Ligue et la Fronde vont dfrayer tout le thtre, si cela continue. Walter Scott а dit une chose tr&egrave,s caractristique: ‘Il n’y a rien de plus dramatique que la ralit’. Je suis de son avis. Et il y a encore une chose, c’est que les personnages de Scott ont une ide politique en effet, ils ont exerc une action politique, il s’en est fallu de bien peu que la guerre civile ne s’tende en Angleterre et elle а continu en Irlande. Il y a pas mal de gens romanesques dans Rob Roy, Peveril du Pic, Redgauntlet, o il y a un couple quaker dlicieux, Guy Mannering, Waver ley sont tous tr&egrave,s diffrents. Que de types dans cette famille Osbaldiston, tous les fils. Et Rashleigh, quel type! Diana Vernon et Flora Mac’Iwor sont deux grandes romanesques et nullement semblables, pas plus que Minna, Brenda, Rose Bradwardine. D’ailleurs, l’intrigue amoureuse chez Scott n’est pas tout le centre et le pivot du roman et c’est le centre, le pivot dans les drames de Dumas. Il faut toujours de l’amour en France, mme quand le sujet historique ne le fournit pas du tout. Jusqu’ prsent V. Hugo, except dans Cromwell, а aussi fait de l’amour le centre et le pivot de ses drames, car sans Donna Sol il n’y a plus d’Hernani’! Il а ajout: ‘Vous tes indispensable au drame de М-r V. Hugo’. Je lui ai dit qu’il ne peut plus se priver de me taquiner que Wiasemskoy. En quoi suis je Donna Sol? Je n’ai pourtant jamais soupir pour un out-law {Un hors la loi.}. C’est une invention de Wiasemskoy dans le bt de trouver un vers drolatique, de faire un calembour sur Sol et sel en russe et de me dire en vers que je suis aussi Donna Pretz et dois devenir Donna Md’ {Peretz — poivre, med — miel, il y a des vers de W. (en ce que les anglais appellent doggerell rhyme) adresss ma m&egrave,re.}.
Pouschkine а ri de ma riposte et continu: ‘Des romantiques n’ont pas de humour, leur genre s’у oppose, du reste on nait humoristique, ils peuvent tre ironique, satirique, mais le humour est surtout un produit britanique, Shakespeare, Byron, Scott, Sterne ont du humour anglais et cossais, et Scott а cr des personnages ayant ce humour cossais qui est mme tr&egrave,s particulier, plus sec que celui des anglais. Ce toast du Laird de Balmanhipple est humoristique, Major Dalgetty а du humour — en un mot Scott et Shakespeare n’ont aucune analogie avec V. Hugo et А. Dumas. Je parie que Modne les а compars. Ai-je devin?’ ‘Oui, et en fait de romans il prf&egrave,re Paul et Virginie, La Nouvelle Hlose, Corinne, W. Scott et les classiques du grand si&egrave,cle et.Voltaire Shakespeare, dont du reste il n’а rien lu except l’Otello d’А. de Vigny’. ‘C’est ainsi qu’on juge les crivains, а dit Pouschkine, c’est consolant au fond, car on peut se dire qu’on est critiqu sant tre l. C’est mme rassurant’. Et il riait de tout son coeur.

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Pouschkine est venu me voir de tr&egrave,s-mauvaise humeur, il а voulu continuer la gazette littraire pour la pauvre baronne Delvig, la censure а t insupportable et il а d renoncer, il ne veut pas en parler L’Empereur, il а tort, mais il dit que ce n’est pas dlicat au moment o S. М. а tant d soucis et de proccupations, apr&egrave,s la guerre. 11 dit qu’il est inutile de se plaindre de Caton, le Censeur, d’appuyer sur des dtails, mais qu’il finira par publier une revue un jour. La mort de Delvig l’а beaucoup chagrin, c’est une grande perte pour lui. 11 m’а racont son entrevue avec le pauvre Kttchelbecher, qu’il а trouv une station de poste, lorsqu’on le transfrait Dnabourg et il m’а dit: ‘un jour propice je demanderai sa grce S. М., l’exile Jakoutsk vaut mieux que cette prison, ce serait dj une grace, je pense beaucoup lui’. Il а t surpris quand je lui ai dit que j’avais vu Kchelbecker chez за tante М-me Breitkopf S-te Catherine. Apr&egrave,s cela il m’а parl de Poustchine, de Ryleff, des Bestoujeff, d’Odoewsky et m’а promis de me donner des vers qu’il а, et qu’O. et R. ont crit la forteresse, les prtre les а donns М-me Ryleff. Le pauvre Arion {Allusion au prme d’Arion, ddi а la mmoire des dkabristes.} tait tr&egrave,s attrist quoiqu’il ait t sauv du naufrage, il а fini par me rciter des vers franais sur Arion:
Jeune Arion bannis la crainte,
Abordes aux rives de Corinthe,
Minerve aime ce doux rivage,
Priandre est digne de toi,
Et tes yeux у verront un sage
Assis sur le trne d’un roi!
Il а ajout: ‘Ce sage c’est celui qui m’а parl comme un p&egrave,re parle son fils, Moscou en 1826’. Qu’il est original, apr&egrave,s cela il s’est rassrn et m’а dit: ‘Arion а abord aux rives de Corinthe’.

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Pouschkin m’а parl de Pascal en me disant que je suis trop jeune encore pour le lire, mais dans un an ou deux il me conseille de bien tudier Pascal, Les Penses. 11 disait: ‘c’est le plus grand penseur qu’ils aient eu en Frane depuis Abalard et leur plus grand gnie sous tous les rapports. 11 а tellement pntr dans l’me et la pens humaine, dans ses abimes et ses rapports avec l’invisible. Ainsi il а dit que l’homme n’est qu’un roseau, la plus faible des cratures qu’une picure de Scorpion peut tuer. Mais le Scorpion ne sait pas qu’il tue et l’homme sait ce qui le tue. C’est un roseau, mais un roseau qui pense. Il а dit aussi que toute la morale est dans le bien penser. C’est dire d’un mot que les erreurs de la pense sont celles de la conscience, car celui qui pense faux agit faux, et vit de mensonges. Ne lisez pas Les Provinciales, cette polmique est curieuse, mais seulement comme fait historique et on l’а surfait au dernier si&egrave,cle et mme aprsent par haine des jsuites {J’ai retrouv cette note dans le carnet o il est question de la rvolution Belge et de la guerre des Pologne, entre des extraits d’oraisons fun&egrave,bres de Bossuet et je la crois donc de 1831. Elle m’а prouv que Pouschkine s’inter&egrave,ssait aux lectures de ma m&egrave,re autant que Joukowsky.}.

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Grandes discussions entre Pletneff et Joukowsky sur le pseudonyme que Gogol veut adopter, Pletneff trouve que Rouday Panka sonne bien. C’est tr&egrave,s petit-russien, mais je trouve que Gogol — Yannowsky l’est tout autant. Joukowsky croit qu’il vaut mieux commencer avec un pseudonyme, puisque l’auteur est jeune, que nos critiques sont dtestables pour des dbutants et la clique de Boulgarine sera vnineuse, il vaut mieux viter de dcourager un dbutant et d’autant plus que Pouschkine а publi ses nouvelles sous le nom de Belkine, Gogol ne peut pas prtendre faire plus que lui. Gogol est de cet avis. J’ai dit mon opinion: ‘Si on admire R. P. vous saurez toujours que c’est vous’. Je trouve que Pouschkine aurait d signer ses nouvelles, mais cela l’а amus de passer pour Belkine. Je lui ai demand o il а pch ce nom et il dit qu’il y a des Belkine en province, mme Smolensk et Kalouga o les Gontcharoff ont leur bien. C’tait un hommage la patrie de Nathalie peut-tre? Enfin on s’est dcid et pan Rouday Panka va faire son entre dans les libraires de Pg. Joukowsky qui adore les petits noms, а dj baptis Gogol — Gogolek, cause de sa petite taille. Je n’ai rien v de meilleur, d’aussi bon que Joukowsky, il est tout а fait inquiet sur Rouday Panka, sur ce qu’on en dira et l’encourage, Pouschkine le prche autrement et lui dit: ‘Tant mieux, si on vous critique, cela prouvera que vous avez de l’avenir, que l’on s’inqui&egrave,te de voir un nouvel crivain qui promet. Joukowsky est l’incarnation de la bont parfaite. Iskra me disait de lui hier: ‘Il est presque trop bon. Dans toute sa vaste personne il n’y a pas assez de fiel pour tuer une mouche malfaisante’. Lui-mme est bon comme tous les hommes de gnie, il prpare dj la dfense de Gogol et si on l’attaque trop la rponse de Pouschkine sera non seulement sale, mais poivre, si Boulgarine fera des siennes. J’ai v Boulgarine, on m’а montr ce trsor, il а une fligure ignoble comme physionomie, celle de Senkowsky, est pdante autant que celle de Grtch est nnuyeuse. Voil des gens que je ne souhaite jamais connatre. Le trio des ennuyeux et des peu vridiques, allant toujours par des chemins de traverse et les voies dtournes. Sie sind phillister auch.

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Pouschkine а eu des ennuis pour Antchar, enfin on s’est expliqu, mais Caton est insoutenable. L’Empereur а l le corpus delicti qui l’а beaucoup frapp, au point qu’il m’en а parl avant souper et m’а dit: ‘C’tait un esclave et nous avons des krpostny (serfs), j’ai parfaitement compris ce que Pouschkine veut dire et je comprends aussi de quel arbre il а parl. En gnral on demande la libert pour soi et on la refuse aux autres. Pouschkine n’est pas de ceux-l, je le connais, c’est la droiture en personne et il а parfaitement raison de dire qu’avant tout nous devons rendre au paysan en Russie des droits, за libert et sa proprit. Je dis nous car, malgr tout mon dsir, je ne puis pas le faire sans les propritaires de ses krpostny, mais cela viendra’. Il а souri ensuite et а ajout: ‘Si je le fesais tout seul on dirait que je suis un despote! Je Vous autorise redire tout cela Pouschkine et aussi qu’il m’envoie moi ce qu’il veut publier. Chargez-vous en, mais qu’on n’en parle pas trop, car je ne puis pas tre le seul censeur de tous ceux qui crivent, je passerais ma vie lire des manuscrits’. L’Empereur tait de tr&egrave,s.bonne humeur. J’ai t chez les Karamsine o j’ai trouv Pouschkine, qui est ravi de cette conversation, je lui ai parl en tte—tte dans un coin du salon, pas mme devant М-me Karamzine. Il m’а dit des choses qui m’ont surpris: ‘On me rproche d’tre si dvou l’Empereur. Je crois que je le connais, je sais qu’il comprend demi-mots. Je suis toujours frapp de sa perspicacit, de sa gnrosit et de sa sincrit. Un jour que Caton m’а fait un ennui l’Empereur m’а rencontr au jardin d’t et m’а dit: ‘Continue mettre tes ides en vers et en prose, tu n’as pas besoin de dorer la pillule pour moi, mais pour le public. Je ne puis pas permettre tout le monde de dire ce que tu peux dire, parce que tu as du tact et du got, j’ai la conviction que tu as de l’estime et de l’affection pour moi et c’est rciproque. Nous nous comprenons, et puis on ne comprend les gens que si on les aime’. Pouschkine а ajout: ‘J’ai t touch de sa confiance mais si on me calomnie elle peut me manquer un jour’. Je l’ai assur que l’Empereur а dit bien de fois devant moi, que Pouschkine est non seulement un tr&egrave,s grand po&egrave,te, un homme d’un esprit remarquable, mais que S. М. le tient pour un homme loyal, sinc&egrave,re, vridique, et un galant homme. D’ailleurs l’Empereur ne se laisse pas influencer facilement. Pouschkine а soupir: ‘Il est le moins dfiant des hommes parce qu’il est luimme plein de droiture et c’est le danger justement, il croit la sincrit des gens qui le trompent souvent. La Russie, part une petite sosit, est moins civilise que son Tzar, mme nos souverains ont d nous civiliser de force, le pays est barbare encore, nous marchons avec des lisi&egrave,res. Un beau jour il faudra bien nous enseigner marcher seuls, ce sera difficile et cela n’а t facile personne. En tous cas il est infiniment plus russe que les autres souverains depuis Pierre le Grand, mais il n’est pas encore tout fait russe la faon de Pierre 1-er, je maintiens que celui-l а t archi-russe quoi qu’il ait ras за barbe et mis un costume hollandais. Khomiakoff а tort de dire qu’il pensait comme un allemand, l’autre jour je lui ai demand en quoi les ides politiques du Bas Empire moscovite sont plus russes que celles de Pierre le Grand. Khomiakoff fait de la posie sur notre pass, je’ lui ai dit qu’il est romantique’! Joukowsky est arriv et nous l’avons appel, pour lui redire ce que l’Empereur m’avait confi pour son Grillon. Enfin Sophie K. nous а demand: ‘C’est un complot, ou une confession trois?’ Pouschkine а rpondu: ‘Oui, j’avoue de gros pchs donna Sol, elle avoue de petits pchs, elle en а plus, si les miens sont plus grands, mais cela rtablit l’galit et nous avons appel Joukowsky, qui n’а pas de pchs ni petits ni grands, pour nous donner l’absolution’. Il а t tr&egrave,s touch de la confiance de l’Empereur et Joukowsky aussi et m’а pri de le bien remercier. Les dmls avec Caton tourmentent Joukowsky, qui aime son phnix comme un fils, quand je l’ai dit, Pouschkine а rpondu: ‘Unfils prodigue!’

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[Apr&egrave,s le mariage du po&egrave,te il passa l’t Tsarsko et ma m&egrave,re allait le matin chez les Pouschkine, il lui lisait alors ce qu’il avait crit en lui disant: ‘Epluchons ma posie’. Un matin elle le trouva avec un volume de Platon, il lui dit]:…’Pourquoi а-t-il voulu bannir l’art de sa rpublique? C’est illogique, je suis sr que c’est une interpolation de quelque iconoclaste! (sic). Il а dit que le Beau est la splendeur du vrai, j’ai ajout cela que le Beau doit tre la splendeur du bien. Je vous ferai voir une note que j’ai d’un noplatonicien, j’ai oubli son nom, qui а dit: le Beau, le vrai, le symtrique sont l’xpression de J’Etre absolu. Joukowsky m’а donn cette dfinition. Mais les platoniciens n’ont pas s raliser le Beau qui est le Bien dans des actes, ils ont rv la ralisation. C’est le christianisme seulement qui а ralis cette union. Le Beau parfait c’est l’Harmonie en un mot et quoi de plus srein et de plus majestueux que l’Harmonie. Joukowsky а donc raison de dire que le beau horrible est un blasph&egrave,me’… {Joukowsky avait dit cela propos de certaines oevres des romantiques, il avait le macabre en horreur, le tourment en exscration.} (sic).
[Il y a encore quelques lignes sur Platon plus loins],…’Platon tait un grand penseur, mais ce qu’il а crit de mieux il l’а pris Socrate. J’ai rel Aristote dans une vieille traduction franaise, certainement qu’il а dmontr Dieu par le raisonement et avec quelle logique imperturbable. Il est indispensable d’tudier les anciens pour tre compl&egrave,tement civilis, on ne fait pas assez d’etudes classiques chez nous. J’ai rel tout Milton apr&egrave,sent, c’est un anglais de la Renaissance, le presbytrien, le grand hlleniste aussi. Mais la rpublique de Platon ne me satisfait pas, mme l’Utopia d Morus est prfrable. J’ai rel aussi l’Eloge de la Folie. Ersme tait un des plus curieux personnages de la Rforme, qui se serait attendu trouver Rotterdam un amant des mses gr&egrave,cques! Apr&egrave,sent il n’y a que des harengs sals qui nous viennent de Rotterdam’ (sic). J’ai rpondu: ‘Vous oubliez les peintres qu’ils avaient en quantit’.— ‘En ffet, de grands peintres, hollandais et flamands, mais Rembrandt n’est nullement de l’cole des hllnistes de l’art et je dirais que l’Eloge de la Folie en littrature est la contre partie de la doctrine artistique des hollandais. Ceci est un fait tudier un jour. Il faut que j’aille revoir les Rembrandt et les autres hollandais et flamands l’Ermitage. Ersme a fini ses jours Ble, ville qui doit tre fort ennuyeuse, il tait l’ami de Holbein, de Morus, de deux Papes, de deux cardinaux et on allait en p&egrave,lerinage Ble pour le voir cause de sa haute science. Vous tez trop jeune pour lire son livre, plus tard il vous intressera, il y a beaucoup de vrit dans ce livre, surtout de l’ironie tr&egrave,s fine, mais je crois qu’il n’а jamais eu le coeur tr&egrave,s-large, la vue de l’humanit l’а intress comme un spectacle, ceci le distingue de Morus et d’autres crivains anglais, des humoristes, des satiriques, des ironiques. Cependant Ersme ne persifle pas plus que Montaigne et Rabelais’ {Ces notes sur’ tant de sujets possibles semblent prouver qu’ certaines poques par exem. Tsarsqo Slo o ma m&egrave,re voyait les Pouschkine tous les jours et mme deux fois par jour et Pg. aussi, il avait besoin de causer de ses lectures et ne trouvait pas d’cho chez за femme et ses belles-soeurs. Mon p&egrave,re m’а racont un fait Odessa o nous tions en 1867, il pensait beaucoup Pouschkine sur la cte mridionale et chercha la maison o le po&egrave,te avait vcu pour me la faire voir, elle xistait encore en 1843, quand mon p&egrave,re alla au midi et Odessa, mais on l’avait rebtie depuis, la ville avait grandi. Mon p&egrave,re me contait donc qu’un soir en automne entendant siffler le vent, Pouschkine avait soupir et dit: ‘qu’on serait bien Mihaloweko, je n’cris jamais aussi bien qu’en automne la campagne, c’est ma saison prfre, si nous у allions’. Mon p&egrave,re ayant un bien dans le gouvernement de Pskoff devait у aller pour chasser et avait propos Pouschkine de faire ce petit sjour ensemble. Entendant la rflexion de son mari М-me Pouschkine s’cria: ‘charmant sjour, on entend le vent siffler, les pendules sonner et les loups hurler. Tu est fou!’ Et elle fondit en larmes la grande surprise de mes parents. Pouschkine la rassura et lui dit qu’il plaisantait seulement et ne succomberait pas la tentation ni au tentateur, (c’tait mon p&egrave,re). Madame Pouschkine bouda quelque temps mon p&egrave,re, lui reprochant de ‘mettre des ides insenses dans la tte de son mari’, n jour qu’il lisait une posie que ma m&egrave,re devait remettre l’Empereur le mme soir, Madame Pouschkine s’cria: ‘Mon Dieu, Pouschkine, comme tu m’ennuies avec ta posie’. Il fit semblant de ne pas comprendre et lui dit: ‘Pardon, celle-ci t’est inconnue, je ne l’ai pas encore lue devant toi’. Sa rponse fut typique: ‘Tu m’ennuies en gnral avec ta posie celle-ci ou une autre’. Uu peu embarrass le po&egrave,te dit ma m&egrave,re, qui se mordait les levres pour ne pas intervenir: ‘Comme Nathalie est enfant encore. Elle а la terrible sincrit des petits enfants’. Il remit le paquet ma m&egrave,re ensuite sans achever la lecture et on parla d’autres choses. On donnait un spectacle au thtre chinois du parc de Tsarsko et ma m&egrave,re annona М-me P. qu’elle у serait invite ce qui la mit de bonne humeur et elle dit ma m&egrave,re: ‘achvez la lecture, je vois que mon mari en а envie et moi j’irai voir mes toilettes, vous me rejoindrez ensuite pour me dire celle qui conviendra le mieux pour ce spectacle’.}.
Comme les lectures que Pouschkine me fait ennuient sa femme mort, pour la mettre de bonne humeur je lui fais faire des promenades en cal&egrave,che ensuite. Elle est si enfant, si peu dveloppe qu’elle s’amuse quand je lui raconte ce que nous faisions l’institut, la promenade de carnaval dans les voitures de la cour aux katchli, les farces de T. et K., mes plaisanteries avec Stephanie quand nous taquinions М-me de Nagel {Vieille dame emigre, enseignait la musique S-te Catherine, au lieu de кипятокъ elle disait пекетокъ.} qui ne savait dire en russe au bout de 35 ans, que trois mots: kharacho, tchysty et pkitoke au lieu de kiptoke. Sophie Karamzine lui а racont que j’avais par au premier bal costum de la cour en folie et que personne ne m’avait reconnue d’abord. Pouschkine m’а prie de le lui raconter aussi et mme d’inscrire ce dtail pour la postrit, parce que j’avais nglig de le faire dans le temps. Je me demande si ces btises l’amusent o s’il fait semblant de s’en amuser, parce que Nathalie у prend du plaisir?
Nota bene — demander cela Joukowsky.
Enfin je vais inscrire ce qu’il y a eu au bal, il y a quatre ans. Personne ne voulait tre la folie du carnaval, parcequ’elle devait improviser un discours. L’Impratrice m’а dit alors: ‘faites cela pour moi, Tchernenka, personne ne saura qui est la folie excpt moi et Joukowsky, qui va crire des vers burlesques en russe et allemand, vous les rciterez et puis vous finirez en franais, une improvisation’. J’avais consenti une condition, que je mettrai une perruque blonde qui me dguiserait, alors il me semblerait que ce n’est pas moi. Elle а ri et consenti et son nouveau coiffeur de Paris Aim а fait une perruque blonde tr&egrave,s lg&egrave,re, qui m’а beaucoup change, mme je ne me reconnaissais plus. On m’а habille chez S. М. qui а fait coudre des diamants snr mon bonnet de folle en drap d’argent et sur le corsage, j’tais en satin blanc et argent, avec des gr&egrave,lots partout. Je suis entre la premi&egrave,re, ouvrant la procssion, entoure de fous et de folles bleu et argent, et crise et argent qui ont fait cercle et moi au milieu devant Leurs Majests. J’ai recit les vers de Jouk, russes et allemands, mais il а dchir ensuite l’original de ce chf-d’oevre, enfin j’ai parl franais, j’ai dit beaucoup de folies sr le carnaval, les montagnes de glace, les balacaires, les blinis le carnaval russe que je voyais pour la premi&egrave,re Lois en revenant de Paris, o l’on promene le boeuf gras, de Rome et de Venise ou l’on se donne des fleurs et se jette des bonbons, je me suis excite moi-mme et j’ai fini par clater de rire en regardant les figures ahuries des spectateurs assis derri&egrave,re L. L. М. М. C’est l’Empereur, le grand duc e.t l’impratrice Maman qui m’ont reconnu d’abord et puis la Gr-de Duchesse Hl&egrave,ne et Modne qui а cri: ‘bravo, Rosina amabile!’ On а applaudi ensuite et les fous et les folles ont dans un quadrille. On m’а demande de rester en perruque blonde, mais j’avais trop chaud et je suis alle chez L’Impratrice o Aim m’а dbarrass d’elle et m’а remis le chapeau sur mes cheveux. L’Empereur m’а reconnu parce que l’impratrice Maman lui а dit: ‘c’est ma petite Rosset, elle а un accent si franais’. Les autres ont dit la mme chose du reste, on m’а demande qui а crit les vers? J’ai nomme l’auteur et le franais tait improvis par moi, а cela l’Empereur а dit: ‘Je n’ai,pas compris grand chose, vous parliez si vite’. J’ai ripost: ‘Pas plus que moi, sire, je dbitais des mots sans suite et il me semblait, grace cette perruque, que ce n’tait pas moi. Sans perruque cela m’aurait t impossible’.
Ceci а frapp Pouschkine et il m’а questionne l desss, m’а dit que ‘c’est bien possible que les acteurs aient ce sentiment quand ils sont en costume, ils deviennent un autre personnage alors. Nathalie а voulu savoir quels costumes il у avait et en dtail, surtout les beauts, la princesse Youssoupoff tait tr&egrave,s belle en nuit, la p-sse Annette Tcherbatoff en belle de nuit, Lubinka Yartzeff en aurore, Sophie Ourpussoff en toile du matin, Alexandrine Euler en soir, il у avait les quatres saisons, un quadrille d’Ondins, des Sylphides, des Salamandres et des Gnomes, les quatres lments. J’ai d dcrire en dtail le costume de la nuit, ses diamants, son croissant et ses toiles, et la belle de nuit en blanc, avec des lys argents et des gouttes de rose sur le tulle, l’aurore en rose couverte de feuilles de roses, le soir en bleu lam d’argent et Sophie’ Ouroussoff en blanc, une toile en diamants au front et les cheveux boucls, les deux blondes. Pouschkine est si bon, il me’ remercie chaque fois que j’amuse Nathalie. Il est bien regrettable qu’elle ait eu si peu d’ducation, de toutes ses posies elle n’apprcie que les vers faits pour elle, mais il lui а l. les nouvelles de Belkine et elle n’а pas baill. А prsent Pouschkine lui fait lire Walter Scott en franais, comme elle ne sait pas l’anglais. Il lui disait que Scott est historien, parce qu’il dcrit les ides des personnages du temps, et n’invente pas des faits historiques, seulement la part que prennent ses personnages aux vnements et mme Magennis lui dit que la partie romanesque est base sur des faits vrais, et qu’il y a des aventures incroyables dans l’xistence prive des anglais, chez les pairs et dans le gentry, que les documents de famille ont conservs. Nathalie est si naive qu’elle а t enchante ayant lu un drame d’А. Dumas, elle m’а conseille de le lire parcequ’il est si intressant, bien plus que Corneille — Pouschkine lui avait lu le Cid.

——

Il pleuvait, je n’ai pas pu promener les Pouschkine apr&egrave,s la lecture et Grillon m’а fait voir tous ses projets dramatiques, il beaucoup travaill Boldino, quand il у tait retenu pendant le cholra, Nathalie {Ils taient fiances alors.} tait Moscou avec sa m&egrave,re, lui tr&egrave,s inquiet, quatre fois il а voulu les rjoindre et les 40-nes taient si bien faites qu’il а d rentrer Boldino. Il m’а l le Banquet pendant la peste, il y a une sc&egrave,ne tr&egrave,s drmatique, la chanson de Mary est touchante, et m’а beaucoup pl. Le monologue de l’Avare est un chef-d’ouvre original, c’est un avare philosophe et tragique, grandiose mme. Il m’а rel Mozart et Salieri, il а fait le plaii de ce drame tout entier, et puis l’а abandonn pour le Don-Juan, Fiquelmont lui а conseill de lire le Don-Juan Espagnol. Ce qui m’а surtout enchant outre Mozart et l’Avare, c’est la Roussalka, ce seraun drme tr&egrave,s russe, la sc&egrave,ne du p&egrave,re fou est tr&egrave,s belle, c’est vraiment populaire. Pouschkine m’а racont que la Tzarvna Sofia а crit un livtt d’op&egrave,ra, les Roussalky. Il а vu un portrait d’elle fait en Hollande avec une inscription: ‘Autocrtrice de Russiel’ Pouschkine en riait, disant: ‘quelle samozwanka (prtendante), elle me proccupe autant que Marina Mnischk: les deux ambitieuses, de moeurs lg&egrave,res, la russe et la polonaise, deux types’. Joukowsky m’а offert son Tzar Brendei et Pouschkine son Tzar Soultan, tr&egrave,s russis et il m’а l les contes en prose, que son Arina (за bonne) lui racontait, et les а mis en vers dlicieux, si russes, le petit poisson dor surtout est irrprochable. Sa Natacha me plait moins, mais c’est national il tient cette histoire d’Arina aussi. Puis il m’а l la confession de Nalywako, de Ryleff pour flatter mon patriotisme Petit-russien, mais les vers sont durs mon avis et je doute que ce soit historique, Pouschkine les admire, par amiti pour R. je crois? Hier il m’а offert les nouvelles de Bellkine, quelle ide de ne pas les signer, pourquoi ce myst&egrave,re! Je suis emerveille de sa prose, enchante et mme rvie du style. L’Imperatrice m’ayant demand le soir ce que j’avaisfait dans la journe, j’ai parl des nouvelles de Bellkine, quand S. М. est venu pour le th. Elle lui а dit: ‘Pouschkine а crit des nouvelles en prose’. L’Empereur me les а demandes, disant: ‘Il faut que je lise aussi la prose de mon po&egrave,te’. Pouschkine m’а recit des complaintes sur Stenka Razine que son Arina lui contait et deux autres qu’il а entendues Ekatrinoslaw dans за verte jeunesse. Il me disait que les oudalletz (bravis) du Volga, ceux de la wolnitza, abordent les barques en criant: ‘jetez-vous par terre’. Ils ne tuent que ceux qui rsistent, pillent les marschandises, coupent les voiles, enl&egrave,vent les rames et repartent. Iscra а ajout: ‘c’est le vogue la gal&egrave,re slave’, et Smirnoff, qui а tant vcu en Italie m’а cont que les brigands italiens crient aussi: ‘faccia а terra’, lorsqu’ils arrtent les voyageurs. Il а une complainte de Stnka en prison, il parait qu’il passait pour sorcier et son charme principal tait de dessiner un bteau voils sur le mur de la prison, et il s’envolait sur ce bteau mgique! La complainte la plus originale est celle o il noie sa princesse tartare et l’offre en holocauste la m&egrave,re Volga! Il y a une complainte sur le fils de ce brigand, Pouschkine va mettre tout cela en vers, Razine l’intresse beaucoup en ce moment, il s’est enjou pour cet oudalletz!’ (bravo).

(А suivre).

P. S. (отъ редакціи). Въ публикуемой нами на этотъ разъ части записокъ А. О. Смирновой встрчается мсто, которое даетъ намъ основаніе вернуться къ тмъ нападкамъ на этотъ историческій документъ, которыя были сдланы въ іюл мсяц ‘Новымъ Временемъ’ и легкомысленно, безъ всякой проврки, подхвачены нкоторыми другими изданіями. Какъ уже указано было въ письм г-жи О. Смирновой въ августовскомъ No ‘Свернаго Встника’, ‘Новое Время’, воспользовавшись ничтожной опечаткой, придало совершенно ложный смыслъ словамъ Пушкина о герояхъ произведеній Дюма. Видя, что рчь, идетъ о какихъ-то мушкетерахъ, газета поспшила догадаться, что Пушкинъ разсуждаетъ о знаменитыхъ ‘Трехъ Мушкетерахъ’ Дюма, появившихся только посл его смерти. Догадка эта была окончательно опровергнута простымъ, яснымъ и твердымъ объясненіемъ г-жи О. Смирновой, что Пушкинъ говорилъ не о ‘Трехъ Мушкетерахъ’, а объ общемъ тип драмъ Дюма, въ которыхъ мушкетеры играютъ такую характерную для этого писателя роль. Этому объясненію г-жи О. Смирновой слдовало отдать полную справедливость и тмъ покончить вопросъ о совершенно ничтожной опечатк, заключавшейся въ нсколькихъ словахъ (ses romans, вмсто c’est die roman). Но газета, уличеннаявъ легкомысленномъ отношеніи къ серьезному историческому документу, не пожелала признать несостоятельность своей придирки и, длая многочисленныя литературныя ошибки и забавныя опечатки, продолжала настаивать на томъ, что до появленія ‘Трехъ Мушкетеровъ’ въ произведеніяхъ Дюма никакихъ мушкетеровъ не было! Однако, читалъ-ли хроникеръ ‘Новаго Времени’ драмы Дюма? Знаетъ-ли онъ, что такое мушкетеры? Или можетъ быть ‘Новое Время’ думаетъ, что ‘Мушкетеръ’ есть какое-то собственное имя, а не нарицательное названіе, относящееся къ гвардіи французскаго короля и кардинала, прославившейся тми именно качествами, о которыхъ говоритъ Пушкинъ — какъ въ іюльской бесд, такъ и въ бесд, напечатанной въ ныншней книг ‘Свернаго Встника’. Пушкинъ могъ знать только драматическія произведенія Дюма и ихъ-то совершенно основательно онъ сравниваетъ съ произведеніями В. Скотта. Ясно-ли хоть теперь ‘Новому Времени’, въ чемъ заключается его ошибка?
Какъ и слдовало ожидать, безсодержательная придирка ‘Нов. Времени’ была подхвачена нкоторыми органами печати. Судить, вникать, разбираться въ сложныхъ по своему содержанію литературныхъ документахъ — трудно. и не всмъ доступно, а голословно повторять чужую выдумку, звонить о несуществующихъ ошибкахъ — съ претензіею явиться въ роли ревнивыхъ оберегателей отечественной литературы — и легко, и выгодно, и импозантно. Вотъ какъ, напримръ, поступила ‘Недля’. Обозрватель русскихъ изданій немедленно воспользовался придиркой ‘Нов. Времени’ и разразился слдующей филиппикой противъ ‘Записокъ’:
‘…Не правда ли, какой драгоцнный документъ? Но вдругъ ‘Новое Время’ открыло ехидное обстоятельство. Пушкинъ въ бесд, происходившей въ 1834—36 гг., какъ можно судить по запискамъ,— высказываетъ весьма обстоятельное мнніе объ А. Дюма вообще, и въ частности о его ‘Трехъ мушкетерахъ’. Какова-же должна быть его дальновидность, если литературная дятельность Дюма началась въ 1835 году, а. ‘Три мушкетера’ появились въ 1844 г., т. е. спустя почти 8 лтъ посл смерти нашего поэта! Остается предположить, что г-жа Смирнова была плохою стенографисткою, и нтъ сомннія, что стенографіи она обучалась въ той-же школ, что и покойная Панаева-Головачева. Только ошибки г-жи Смирновой еще грубе и безцеремонне. Печально встрчать въ нашей литератур такіе документы!’
Это очень любопытныя слова. Изъ нихъ любопытна, во-1-хъ, самоувренность невжества, выступающаго съ категорическими сужденіями о предметахъ, совершенно ему неизвстныхъ. Кто сказалъ ‘Недл’, что Дюма началъ свою литературную дятельность въ 1835 г.? Въ начал 1829 г. Дюма, какъ это извстно всмъ, занимающимся исторіей литературы, уже одержалъ блестящую побду, какъ представитель новой школы, при постановк на сцен своего ‘Henri III et sa cour’ въ присутствіи герцога Орлеанскаго и его двора, а ‘Недля’ ведетъ хронологію литературной дятельности Дюма только съ 1835 года. Bo-2-хъ, любопытна и назидательна эта развязность журнала по отношенію къ А. О. Смирновой. Ничего не провривъ, не зная предмета, онъ приравниваетъ ея крайне важныя записи, сдланныя подъ непосредственнымъ впечатлніемъ, читанныя самимъ Пушкинымъ (чему имются неопровержимыя доказательства), къ воспоминаніямъ г-жи Панаевой-Головачовой. Знаетъ-ли ‘Недля’ что такое добросовстность въ критическихъ оцнкахъ?

‘Сверный Встникъ’, No 9, 1893

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